Permis de démolir, je n’y reviendrai plus

On dit souvent qu’il ne faut pas regarder en arrière, et aller de l’avant. Je ne suis pas d’accord.

De temps en temps, je jette un œil derrière, pour me rappeler pourquoi j’avance. Et de temps en temps, je me retourne, je m’assois, et je regarde.
C’est pas pour me faire du mal, même si ça pique un peu. C’est pas pour me complaire.
C’est que derrière, enfin, devant, c’est encore bien difficile, tu vois ? Et il y a tant à faire.

Je regarde ma dépression tomber en ruines, je regarde des murs s’effondrer, le toit pourrir, les fondations disparaître. J’ai de la peine d’avoir été comme ça. J’ai de la peine des conséquences. Mais je ne veux plus la cacher. Je veux lui parler.

Je laisse remonter les mots des autres, et les mots dans ma tête.

Viens on va ranger ta chambre ça va te faire du bien !

Oui maman, mais non maman. Ca devrait. Mais ça va me coûter tellement.
Prendre les objets un par un, ne pas savoir qu’en faire, avoir l’impression d’arracher chaque décision du fond de ses tripes, se siphonner l’énergie.
Ne pas pouvoir dire non parce qu’on ne peut pas l’expliquer.

- Ca va ?
- Oh... Je suis très fatiguée.
- Mais oui c'est normal elle est encore petite ta fille !

Baisser la tête, regarder ses pieds. Attendre la fin de la conversation et ne pas s’en souvenir. Je suis faible… Je vais mal.

Aller chercher le courrier, remonter en courant avec un coup au cœur : une porte a claqué, je ne veux croiser personne.

Refuser les invitations, pour des prétextes plus ou moins bidon.

Mais si viens ça te fera du bien !

Si tu savais comme j’aimerais en être capable, juste capable.

J’ai peur de conduire, ça tombe mal avec la tétée, j’ai très mal au dos, j’ai prévu autre chose… Laisser sans réponse est devenu plus facile.

Comment expliquer qu’on n’est plus capable de sortir ? De faire du shopping, même en ligne ? D’aller voir les copines ? D’étendre son linge ? De rejoindre la famille qui joue, discute ?
Que répondre à tous ceux qui te disent qu’ils te comprennent parce qu’ils sont déprimés aussi, juste avant de partir en soirée ? Mais pourquoi je n’y arrive pas, moi ? Je suis plus faible ? Non, tu vas plus mal.
C’est si douloureux encore, de n’avoir pas les mots, de voir les regards fuir ou se lever au ciel, de lire les pensées, les jugements, les y’a qu’à.

Oh la voisine est encore en dépression pfffffff ça doit lui plaire à force

Se tuer encore, bon. Mais tuer ses enfants ? Ca me dépasse, c'est monstrueux.

Ben moi, ça ne me dépasse plus. J’y ai pensé.
J’ai pensé que j’avais découvert un pan moche, si moche de la vie, et si horriblement réel, qu’il fallait en préserver mes enfants. Qu’ils ne connaissent jamais, jamais cet affreux monde.
Alors, j’étais un monstre ?

On s'éloigne inexorablement l'un de l'autre, on ne peut plus parler de rien

Tous les sujets m’énervaient, me touchaient, me blessaient. Tous. Même les bonnes nouvelles. Peut-être même surtout les bonnes nouvelles. Parce que j’étais condamnée à les regarder sans pouvoir les vivre.

Maintenant je peux discuter de son travail avec mon mari, un peu.
Maintenant, on fait des projets ensemble, je rêve, il cherche.

Maintenant quand je vais me coucher en pensant aux jolies choses de la journée, et à ce que j’ai envie de faire demain, je souris. Aussi parce que je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, les pensées morbides m’accompagnaient sous la couette. Comment j’allais mourir pour faire le moins de dégât possible (oh, ce soulagement). Et s’il arrivait malheur à un de mes enfants. A mon mari. A un de mes parents. La mort…

Maintenant quand on me demande si ça va, je réponds souvent oui, avec un petit sourire en coin. Même si ce n’est pas encore vrai, ce n’est pas grave, c’est si précieux de dire oui et de le penser. C’était un 11 août, j’avais écrit un long article sur l’épuisement que j’avais encore du mal à appeler dépression, et j’avais twitté ça :

J’ai détesté le mois d’août pour la dernière fois.
Beaucoup de travail m’attend. Je sais pourquoi on parle de travail de guérison. C’est « facile » (hum, non.) de prendre soin de soi quand on voit que ça chasse l’envie de mourir. Ca l’est moins quand on pourrait se sacrifier un peu sans trop de conséquence. Mais pixel par pixel je grignote la culpabilité et s’installe la curiosité. A quoi ressemble la vie quand on est réellement bienveillant avec soi-même ? Quand on a le droit d’avoir du temps libre ? Quand on peut être spontané ?
C’est dur au quotidien, alors j’ai besoin de ces pauses, j’ai besoin de regarder cet édifice noir tout moche se casser la gueule, j’ai besoin de lui dire merde, mais aussi, de commencer à lui dire merci. DSC_1759 DSC_1760 DSC_1765

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4 réflexions sur “Permis de démolir, je n’y reviendrai plus

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