Allaitement : le non choix

Je voulais allaiter au sein, je voulais ce contact, je le voulais car à force de l’entendre, j’étais convaincue que c’était le mieux pour mon enfant et pour moi. C’était aussi pratique, naturel, économique, trois valeurs qui correspondent bien au papa et à moi.

Je pensais être bien renseignée. J’avais regardé des émissions, lu des brochures, des sites, mais pas des témoignages. J’en avais déduis le message : l’allaitement, une fois qu’on a la technique, ça va tout seul. Il n’y a que des barrières bien nettes : bien placer le bébé pour éviter les crevasses et qu’il tète bien, manger et boire de ce qu’il faut pour avoir une bonne lactation, connaître les gestes pour éviter l’engorgement, expulser les jets de lait trop forts quand cela arrive, etc.

Aussi, dès les premières tétées, j’ai débarqué dans un autre monde. Complètement.

D’abord, j’avais en tête l’image d’un bébé de six mois, bien éveillé, yeux grands ouverts, qui tête sereinement. Pas l’image du nouveau-né, petit animal affamé, qui n’a pas conscience qu’il tête « quelqu’un », qu’il peut lui faire mal. Lui, il a faim, il cherche à manger, et s’il n’a pas ce qu’il souhaite, il crie.

Et c’est normal, et je me suis sentie bête de n’avoir pas envisagé les choses sous cet angle. Heureusement cela n’a pas créé de réaction de rejet chez moi.

Ensuite, il y a la douleur. Presque tout de suite j’ai eu des sortes d’ampoules. Des petites bulles transparentes sur les tétons, douloureuses à chaque succion, surtout quand il y en a une qui a « éclaté ».

Là je me suis dit : tu es hypersensible, c’est normal que ça soit plus dur pour toi que pour quelqu’un d’autre. Il faut être patiente, tu vas t’y faire, ça va passer.

Surtout, il y a les cris. A chaque tétée. A chaque fois que bébé prend le sein et le rejette. Il hurle, il est frustré. Il a faim. Il tète quelques fois et crie. Et maman pleure, pleure, pleure. Il faut appeler les puéricultrices à chaque tétée pour arriver à le mettre au sein. Et il perd du poids, encore, encore.

Il accepte plus facilement un sein que l’autre, je finis par ne lui donner que celui-là. Parce que je n’en peux plus, parce que je veux qu’il grossisse, parce qu’on doit le tirer du sommeil pour le faire manger, parce que je veux rentrer chez moi et manger chaud et à ma faim, dormir dans un lit qui pète pas le dos, que mon mari me manque terriblement, et mon toutou aussi.

Arrive une sorte de déclic : bébé accepte ce sein, et il ira même jusqu’à le téter deux heures de suite.

On me dira ensuite que c’est parce qu’il n’y a pas assez de lait, et que si ça se reproduit, au-delà d’une heure de tétée, il faudra donner un complément.

Le jour de la sortie, une puéricultrice dégaine le tire-lait et on tire le sein refusé. Pour constater qu’il donne très peu, et très lentement, ce qui explique clairement le rejet et la frustration de bébé.

Nous rentrons avec ce lait, tiré dans un biberon.

Et nous lui donnons ce biberon. Le biberon c’est chouette, ça descend tout seul, bébé est calme, tout le monde est reposé. Mais évidemment, bébé n’est pas idiot, puisqu’il y a biberon dans le coin, pourquoi prendre le sein ?

On insiste, on le met au sein à chaque tétée, et on finit au biberon. (On a aussi testé l’inverse. Bébé crie moins quand il est un peu repus par le biberon, mais il crie quand même au bout d’un moment.)

Alors j’ai tiré mon lait. A chaque tétée. Pendant 40 minutes à une heure. J’étais totalement épuisée. Je pleurais sans arrêt. Et jamais je ne récoltais assez pour le rassasier.

Du coup, je me dis qu’il ne faut pas regretter ce biberon. Bébé s’affaiblissait et perdait du poids. Tout au plus doit-on regretter le mode d’administration : avec une cuiller, ou une seringue, on aurait évité la préférence tétine par rapport à téton.

On peut toujours regretter quelque chose… Pour moi ça sera de n’avoir pas été assez renseignée. Pourtant chaque fois que j’y pense, je me dis que j’avais quand même pas mal lu, et que c’est pas ma faute si ces difficultés sont planquées au profit de « faites-le c’est bon pour votre enfant ». N’est-ce pas ?

J’ai écrit ici, j’ai écrit sur Hellocoton, j’ai discuté avec ma mère, avec mon généraliste, avec des gens par mail, et avec mon mari, beaucoup, beaucoup.

On a décidé de ne pas le remettre au sein. Sauf peut-être pour des « tétées câlin » : une tétée qui, nutritivement, ne sert à rien, mais calme le petit par le contact.

On a décidé de ralentir sur le tire-lait pour me permettre de revivre et de récupérer. Je tire 4-5 fois par jour. Cela me donne bonne conscience, m’évite de me dire voilà c’est terminé, permet de donner quelques anticorps à notre bonhomme.

Si j’écris ça et surtout ce qui va suivre, ce n’est pas seulement pour témoigner, c’est aussi j’en ai conscience, pour justifier. Auprès de toutes celles et ceux qui m’ont donné des conseils, des contacts, de l’aide et des pistes pour remettre bébé au sein. Pour que vous ne croyez pas que ça a été vain, que je n’ai rien écouté, rien envisagé. Au contraire. J’avais besoin de voir toutes les portes pour choisir « la mienne » et ça m’a été très précieux.

Auprès de moi aussi, pour que quand tout ça sera bien derrière, et que je commencerai à oublier le contexte et à me dire que j’aurais dû ceci, j’aurais dû cela, je puisse revenir ici et me rappeler.

Me rappeler que je ne suis pas passée loin de rejeter mon fils. J’ai mis une bonne dizaine de jours à le prendre dans mes bras pour lui faire un câlin, tout simplement. Lui parler, gazouiller, le caresser, tout ça m’a pris du temps. J’ai parfois refusé de l’approcher, persuadée d’être le mal pour lui, persuadée que c’était moi qui le rendais si mal. J’ai vraiment pensé que je n’étais rien de spécial pour lui, que n’importe quelle autre femme ferait l’affaire, il ne sentirait pas de différence, voire même se sentirait beaucoup mieux. Et je sais que je ne suis pas complètement sortie de ça.

Ces pensées ne sont pas loin et elles ressortent aussi sec quand je tente de le mettre au sein, qu’il tète un moment, puis crie.

Et ça, ça me fait beaucoup, beaucoup plus peur que la chimie d’un lait industriel…

Enfin, si j’écris ça, c’est aussi pour avertir les futures mamans qui souhaitent allaiter. Pas pour leur faire peur, pas pour les dégoûter, mais pour leur dire préparez-vous tout simplement. Sachez-le. Ca peut se passer très bien, naturellement, et je vous le souhaite du fond du cœur. Mais à la maternité on m’a dit que c’était souvent compliqué à mettre en place et qu’il fallait s’accrocher. Et je crois que c’est bien plus abordable lorsqu’on le sait d’avance.

L’apprendre quand on est épuisée, qu’on dort très peu, qu’on a mal, ça fait du bien, mais ça ne « répare » pas, ça ne remplace pas le fait de le savoir dès le départ.

J’en termine donc sur un coup de gueule. Parce que clairement, on force beaucoup de femmes dans la voie de l’allaitement. Clairement, si on ne fouille pas trop, on ne sait pas que ça peut être difficile. Cacher des difficultés potentielles pour motiver une femme à allaiter c’est non seulement débile mais contre-productif. En tout cas je suis persuadée que cette attitude ne fait que culpabiliser encore plus les femmes qui n’y arrivent pas, et/ou les femmes qui n’étaient pas super motivées et n’y arrivent pas, que ça peut les mettre dans une situation de grande détresse et de solitude.

Comme si devenir mère n’était pas déjà assez compliqué ?

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22 réflexions sur “Allaitement : le non choix

  1. Bravo et merci pour le témoignage. Je suis d’accord avec toi sur ce que j’ai envie d’appeler la pub mensongère: on nous vend l’allaitement au sein comme étant le seul valable (culpabilisant pour celles qui comme moi n’ont pas fait ce choix…). On nous vante tous les avantages mais peu de mamans expliquent l’envers du décor. Il y a aussi le fait qu’on sait les choses avant l’accouchement et puis qu’on oublie tout sitôt notre petit bout dans nos bras. On oublie qu’il y aura la fatigue, la culpabilité, la dépression, que le bébé est une personne et que chaque bébé est différent…
    Mais tu verra devenir mère c’est surtout déroutant au début, dès que vous aurez trouvé votre rythme ça va aller comme sur des roulettes!
    Bises

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    • Merci pour ces encouragements ! Ca va en effet de mieux en mieux à mesure qu’on arrive à se comprendre et à se reposer.

      Comme je l’avais dit dans un précédent article, je trouve que la culpabilisation des mèes « biberon » est abusive. Je passe sur les bienfaits, car selon les sites c’est prouvé ou pas, pour insister quand même sur le fait que beaucoup d’enfants élevés au biberon se portent très bien. Ce n’est pas comme si on avait découvert un taux de mortalité énorme, un risque de cancer super important etc. Relativisons !

      (Et c’est quelque chose que je pensais bien avant de me poser des questions sur comment j’allais nourrir mon enfant)

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  2. tu sais ce que j’ai vecu. La même chose que toi…et je suis tout a fait d’accord, on parle tellement des bons cotés, ça a l’air si simple CHEZ LES AUTRES!

    ce que je regrette c’est que ça m’a gaché les 1ers jours de ma fille, exactement ce que tu as ressenti aussi. ça me déçois d’etre passé par la, des fois je me dis que j’aurais du donné du biberon directement comme me l’avait conseillé ma mere et ma grand mere pour qui l’allaitement est plus une corvée qu’un bonheur (c’etait dans leur generation…) bref c’est conffu pour moi même + de 8 mois apres

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    • Oui c’est vrai qu’une fois que ça a foiré, on se dit que ça aurait été plus simple d’être au biberon tout de suite. Sauf qu’on ne savait pas que ça allait foirer, on avait beaucoup d’espoirs, on était persuadées de bien faire, alors à partir de là peut-on vraiment s’en vouloir ? Mais c’est facile à dire, on se reçoit 5/5 à ce sujet !!

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  3. Une de mes amies est SF en maternité. Elle m’a toujours dit qu’il y avait énormément de mamans qui allaitaient lors de leur séjour en maternité et qui arrêtaient avant la fin de la 1ère semaine, parce que non ce n’est pas évident d’allaiter. Avant, quand il n’y avait pas de LA, on bénéficiait des conseils de nos mères, grands-mères, soeurs, mais ça s’est perdu. Même le corps médical n’est pas au fait de l’allaitement. Et puis nous sommes peu préparées aux difficultés que l’on peut rencontrer, même en nous documentant. D’ailleurs mon amie sage-femme, qui est pourtant bien placée, n’a pas pu allaiter longtemps.
    Allaiter c’est faire quelque chose de tout à fait nouveau pour nous, avec un petit être qu’on ne connait pas, dans des conditions particulières (fatigue, appréhension, découverte…) c’est pas une mince affaire.

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    • C’est édifiant !! Merci de nous faire partager ça !!

      Et je suis bien d’accord avec toi au sujet des conseils : quand tout le monde allaitait parce qu’on n’avait pas le choix, les femmes en parlaient, cherchaient des conseils des astuces, se guidaient entre elles. Aujourd’hui il faudrait pouvoir rentrer de la maternité avec une puéricultrice dans sa poche (j’ai demandé, mais elles ont pas voulu !!)

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  4. Oh comme je suis d’accord avec toi, non allaiter ce n’est pas inné, et devenir maman non plus, nous ne sommes pas des animaux mais des êtres humains pour qui l’instinct est très peu présent..A la naissance de notre bébé non seulement on est complètement chamboulés, crevés et en plus il faut apprivoiser ce petit être si dépendant qu’on ne comprend pas (mais pourquoi crie t il autantttttttt??)
    En tout cas tu as fait un bon cheminement et a envisagé toutes les possibilités avant de jeter l’éponge, tu es très courageuse..
    Que tu donnes le sein ou un biberon à ton bébé tu restes la meilleure des mamans pour lui, je te souhaite beaucoup de courage pour les jours et les nuits à venir..
    Bisous!

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    • Merci beaucoup, ton commentaire me touche énormément :’)

      Oh oui on a tout à apprendre. Par exemple hier on a mis beaucoup de temps à comprendre que bébé en avait assez du bruit et de la lumière. Cinq minutes dans sa chambre et hop, il dormait !

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  5. Je suis très touchée par ton billet.
    Je n’ai pas eu tant de difficultés, quelques-unes oui mais pas tant. Et du coup, je ne me rendais pas compte de ce que ça pouvait être. Merci à toi d’en parler.
    Tu es courageuse de t’être accrochée ainsi et tu n’as ni regret ni culpabilité à avoir/ressentir. Le meilleur pour ton bébé, ce n’est pas tant le lait que l’amour que tu lui donnes. Avec un biberon ou un sein, peu importe. J’imagine combien ça a été dur et, vraiment, je te tire mon chapeau. Y compris pour avoir mis des mots sur tout ça.

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    • Merci beaucoup ton message me touche 🙂

      Le plus difficile finalement c’est la façon dont cela a alteré les débuts de la relation. Mais on se rattrape, par exemple je fonds complètement quand il s’endort contre moi 🙂

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  6. Très très bel article. Merci pour ces mots. C’est un côté que je n’ai pas connu, et il est important de mettre des mots dessus. Les tiens sont très justes.
    L’important n’est pas que ton fils tète ton lait ou un autre lait, l’important est que tu l’aime. C’est cela qui l’aidera à grandir sereinement.
    Des bises

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  7. merci de ton temoignage qui est dans le vrai… etant une future jeune maman souhaitant allaiter.. tu me permet de par la lecture de ton article de me dire que si ca marche pas ben tanpis !!!!!
    Y’aura le bibi 😉

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    • Merci de m’avoir lue 🙂

      Il est possible qu’il te faille t’accrocher au début (ça peut aussi se passer super bien !), mais si tu te renseignes mieux que moi, tu pourras t’y préparer et mettre toutes les chances de ton côté 🙂

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  8. Je n’avais jamais lu ton témoignage à ce sujet.
    Pas marrant marrant hein !
    Dans ma maternité, le positif, c’est qu’ils n’ont jamais proposé de complément, même quand mon fils galérait à prendre le sein (rien pris les premières 24h). Par contre, niveau conseils… OMG ! Le coup de la tête du bébé et du sein, ils m’ont fait pareil et c’est clairement pas cette « technique » qui a marché ! Faudrait qu’ils révisent un peu !!
    Ce qui est dur, comme disait Aggie plus haut, c’est qu’à une certaine époque, on avait tout l’entourage familiale qui avait pratiqué et avait donc son expérience à notre disposition, mais aussi que l’on était pas seule avec notre tout-petit 3 jours après l’accouchement, perdue. Du coup, quand l’allaitement ne se met pas en route tout seul, que tu cumules ça avec la fatigue, une maison que tu n’as plus le temps d’entretenir, une mauvaise alimentation faute de temps aussi et une incompréhension mutuelle due aux débuts d’allaitement… bin c’est normal de craquer !! Moi je me suis tapé un sacré baby-blues personnellement (l’allaitement marchait mais comme je l’avais idéalisé, car grâce à un bout de sein en silicone et je culpabilisais de ne pas avoir mon bébé en peau à peau direct pour cette fameuse tétée sacrée !) ! Et j’ai mis du temps à accepter que j’avais besoin d’un soutien moral et de laisser ma mère venir me tenir compagnie quelques jours.
    Bref, comme tu dis, c’est déjà une telle aventure inimaginable la maternité, faut pas s’en rajouter trop et faire comme on peut, l’essentiel étant de tisser un lien avec son enfant le plus sereinement possible.

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    • Le pire c’est que je ne sais même pas comment on peut faire autrement que forcer la tête au sein, ce que je trouve d’une violence terrible (même si sans douleur, ça m’a choquée).

      Et oui, rien à ajouter, on est seule, crevée etc, surtout surtout quand on n’est pas préparée et persuadée que ça va rouler tout seul… Je me demande si le blues aurait été aussi lonnnng et duuuur sans tout ça…

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